L’impact futur de l’intelligence artificielle et des technologies numériques émergentes sur l’emploi en Europe

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Cette analyse de Fabien Petit, commandée par la Commission européenne, montre que, si elle est correctement accompagnée, la transformation technologique pourrait générer des gains d’emploi significatifs à l’échelle du continent. Toutefois, ces bénéfices ne seront probablement pas répartis de manière homogène. Les écarts entre pays, régions et groupes démographiques risquent de s’accentuer, renforçant les inégalités existantes, à moins que des politiques publiques ambitieuses et ciblées ne soient mises en œuvre.

Un solde net d’emplois positif, même après prise en compte des évolutions démographiques

À l’horizon 2040, l’intelligence artificielle et les technologies numériques émergentes devraient entraîner une hausse moyenne de l’emploi en Europe de 5,9 %, soit environ 11,8 millions d’emplois supplémentaires. Dans des scénarios plus favorables, les créations d’emplois pourraient atteindre jusqu’à 27,5 millions, tandis que des hypothèses plus prudentes continuent d’indiquer des gains nets, bien que plus modestes.

En tenant compte des tendances démographiques, notamment du vieillissement de la population, l’impact global demeure positif. L’emploi total augmenterait en moyenne de 6,6 %, soit près de 13,1 millions d’emplois. Ces résultats nuancent les craintes d’un chômage technologique massif et suggèrent qu’à l’échelle macroéconomique, la transformation numérique a davantage vocation à créer des emplois qu’à en détruire.

Des effets très contrastés selon les pays et les territoires

Malgré un bilan globalement favorable, la répartition des gains d’emploi au sein de l’Union européenne apparaît très inégale. Parmi les grandes économies, l’Allemagne et l’Espagne devraient tirer le meilleur parti de la transformation technologique. La solidité de leur tissu industriel, un niveau élevé d’adoption des technologies numériques et des dynamiques démographiques plus favorables les placent en position avantageuse pour capter de nouvelles opportunités d’emploi.

À l’inverse, la France et l’Italie enregistreraient des gains plus limités. Ces écarts s’expliquent par des différences de structures productives, de rythme de diffusion du numérique et d’évolution démographique. Plus largement, l’analyse met en évidence une polarisation régionale croissante. Les pertes d’emplois devraient se concentrer dans les régions périphériques et structurellement fragiles, notamment dans certaines zones d’Europe du Sud et de l’Est, en Roumanie, ainsi que dans les territoires ruraux français.

En l’absence d’interventions ciblées, la transformation technologique pourrait ainsi accentuer les fractures territoriales existantes et renforcer la concentration de l’activité économique dans les pôles urbains et industriels déjà les plus dynamiques.

Des effets différenciés selon les profils de travailleurs

Les impacts de l’IA et des technologies numériques sur l’emploi varient sensiblement selon les catégories de travailleurs.

Les personnes hautement qualifiées devraient être les principales bénéficiaires, avec une progression de l’emploi estimée à 22,7 % d’ici 2040. Elles sont particulièrement exposées aux usages de l’IA qui améliorent la productivité, soutiennent la prise de décision complexe et favorisent l’émergence de nouveaux métiers à forte valeur ajoutée.

Les femmes devraient également connaître des gains d’emploi supérieurs à ceux des hommes (7,2 % contre 4,8 %). Cette évolution reflète leur présence plus importante dans des secteurs et des professions moins exposés à l’automatisation et davantage susceptibles de bénéficier d’une augmentation des tâches par le numérique.

Les actifs âgés de 25 à 64 ans devraient enregistrer une croissance solide de l’emploi, de l’ordre de 6,2 %. En revanche, les perspectives sont plus contrastées pour les travailleurs moyennement qualifiés, partagés entre risques de substitution et opportunités de transformation des emplois.

Les travailleurs peu qualifiés et les jeunes âgés de 15 à 24 ans apparaissent comme les plus vulnérables. Les premiers sont davantage affectés par les technologies complémentaires à l’IA, qui automatisent les tâches routinières sans générer systématiquement de nouveaux emplois de niveau équivalent. Les difficultés rencontrées par les jeunes s’expliquent notamment par leur forte concentration dans les emplois à temps partiel et les services, ainsi que par un allongement des parcours de formation retardant l’entrée sur le marché du travail.

Les politiques publiques, facteur déterminant

Les bénéfices de l’IA en matière d’emploi ne sont en rien automatiques. Ils dépendent étroitement de la mise en œuvre de politiques publiques proactives et cohérentes.

Les investissements dans la formation, la reconversion et le développement des compétences sont indispensables pour permettre aux travailleurs de s’adapter à l’évolution des métiers et de se positionner sur les secteurs en croissance. Un accompagnement renforcé des jeunes — à travers l’apprentissage, des formations professionnelles de qualité et des transitions plus fluides entre l’école et l’emploi — sera essentiel pour éviter des effets durables de décrochage.

La promotion de la mobilité professionnelle et géographique peut également contribuer à limiter les risques de déplacement de l’emploi, en facilitant les transitions entre secteurs et territoires. Par ailleurs, la montée des déséquilibres régionaux souligne l’importance de politiques territorialisées, combinant investissements dans les infrastructures numériques, développement des compétences locales et soutien aux écosystèmes d’innovation, en particulier dans les régions les plus fragiles.

Une opportunité à saisir

L’intelligence artificielle et les technologies numériques offrent à l’Europe une occasion majeure de renforcer à la fois l’emploi et la productivité. Sans action volontaire, toutefois, leurs bénéfices pourraient se concentrer sur un nombre restreint de pays, de régions et de catégories de travailleurs. Les prochaines années seront décisives. En combinant politiques de compétences, investissements territoriaux et stratégies de marché du travail inclusives, l’Europe peut faire en sorte que le progrès technologique se traduise par une croissance de l’emploi durable et largement partagée.

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